Québékoisie

Hochelaga

« L’homme libre possède le temps. L’homme qui maîtrise l’espace est simplement puissant. En ville, les minutes, les heures, les années nous échappent. Elles coulent de la plaie du temps blessé » – Sylvain Tesson

Quatre jours à Montréal, cela peut paraître court pour les amoureux de la ville. Mais pour moi, cela s’annonçait comme un supplice, un mauvais moment à passer. Si jusque là j’avais contourné les villes les plus emblématiques du Canada, je ne pouvais pas en faire de même avec Montréal, qui se présentait comme une étape obligatoire. Je me devais de visiter la ville qui faisait rêver tant de jeunes français. Essayer de comprendre pourquoi la quasi-totalité des personnes qui décrochaient un Permis Vacances Travail s’installaient à Montréal et faisaient des pieds et des mains pour y rester. Après deux jours repliée dans la maison de banlieue de Nicole, celle-ci avait décidé de prendre une journée de congé pour me faire visiter Montréal. Je n’avais pas réussi à cacher mon manque d’enthousiasme. Elle avait rapidement deviné que pour moi il s’agissait plus d’un devoir à accomplir, plutôt que le manifestation d’un réel intérêt. Le métro était la première épreuve que je devais surmonter, pour arriver au cœur de la ville. Je me sentais comme un animal sauvage, que l’on enfermait soudainement dans une cage. Montréal est la deuxième plus grande ville du Canada et la ville francophone la plus peuplée d’Amérique. La ville est située sur l’île de Montréal, dans l’archipel iroquoien d’Hochelaga. C’est l’explorateur breton Jacques Cartier, lors de son second voyage en Amérique en 1535, qui baptisa la célèbre montagne qui surplombe la ville « Mont Royal ». Au pied du fameux Mont Royal, s’étend le Plateau-Mont-Royal, que l’on pourrait surnommée la «Petite France», tellement la concentration d’immigrants français y est importante. C’était donc là l’eldorado qui faisait rêver tant de français ! Des rues étroites bordées d’arbres, des grandes artères grouillantes de monde et de nombreux bars, restaurants, petites boutiques, peuplés de consommateurs. Sans vouloir porter de jugement, à mes yeux, cette ville restait une ville, avec le charme des bâtiments historiques en moins. Même le quartier historique du « Vieux Montréal », n’était pour moi qu’une supercherie, sorte de parc d’attractions pour touristes. Entourée de bâtiments à l’architecture quelconque, je ne voyais finalement qu’une nouvelle cage, après celle que j’avais quittée il y a quelques mois en France.  Des gens qui couraient après le temps, alors que j’en disposai pleinement dans ma nouvelle vie de nomade. Montréal, comme toutes les villes, ne réduisait finalement  l’humain qu’à de simples consommateurs, dont je ne faisais plus partie. La plus grande richesse dont je disposai aujourd’hui était le temps. Pour reprendre une nouvelle fois les paroles du voyageur écrivain Sylvain Tesson «L’homme libre possède le temps ». De ce temps passé à Montréal, je n’en retenais finalement que la réflexion, grâce à l’accès à des événements culturels qui avaient attiré mon attention. Nicole, avant même mon arrivée à Montréal, se doutait de mon rejet de la ville. Elle savait aussi que j’aimai la photographie et portai un intérêt à l’histoire des Premières Nations. Le World Press Photo, se déroulait cette année au marché Bonsecours à Montréal. Cet événement présente les photographies de presse gagnantes, de la plus prestigieuse compétition professionnelle au monde. Cette exposition était l’occasion pour moi de revivre l’actualité mondiale, aussi moche soit-elle bien souvent, sous le poids des images. A mes yeux, les photos invitent à la réflexion, contrairement aux bavardages relayés par des médias, qui bien souvent façonnent l’opinion publique. Au milieu de ces images de guerre, de catastrophes naturelles, de détresse humaine, de misère, la photo du danois Mads Nissen, vainqueur du premier prix, apparaissait comme une lueur d’espoir.

@ Mads Nissen

Dans la lumière intime d’une chambre à Saint-Pétersbourg, un couple gai partage un moment d’intimité. Cette photo faisait echo à l’homophobie en Russie, mais la scène aurait aussi bien pu se passer en France ou dans bien d’autres pays où l’homophobie est, à mon grand désespoir, un fléau.

A deux pas de chez Nicole, était projeté en plein-air le documentaire «Québékoisie», d’Olivier Higgins et Mélanie Carrier. Je connaissais mal l’histoire des Premières Nations et durant ma traversée du Canada, à part entendre que les autochtones buvaient de l’alcool, se droguaient et battaient leur femme, je n’avais pas eu l’occasion d’en apprendre davantage.

Un premier documentaire présentait le témoignage d’un homme autochtone, qui enfant fût arraché à ses parents pour être enfermé dans un orphelinat. J’apprenais alors que de 1870 à 1996, le gouvernement canadien avait arraché des milliers d’enfants amérindiens à leurs familles, pour en faire de «bons petits Blancs». Une fois placés dans ces orphelinats, tout était mis en œuvre pour que ces enfants soient dépossédés de leurs racines et de leur culture. A leur arrivée, ils perdaient leur nom, n’avaient pas le droit de parler la langue amérindienne et inuite. En brisant ainsi les cultures autochtones, le gouvernement espérait assimiler ces enfants autochtones à la culture européenne dès leur plus jeune âge. Cette période a créé une coupure, notamment la perte de langue chez certains autochtones. Aujourd’hui, certains jeunes essayent  de se réapproprier leur langue et leur culture.

Dans le prolongement de ce témoignage, débuta la projection du documentaire « Québékoisie ». A l’âge de trente ans, après avoir parcouru la planète, le couple québécois Olivier et Mélanie, réalisent qu’ils n’ont jamais posé les pieds dans une réserve indienne, au sein de leur propre pays. Le couple décide alors de parcourir à vélo, la côte Nord du Québec, afin de mieux comprendre les relations entre Québécois et Premières Nations. Parmi cette galerie de portraits, il y avait notamment cet homme Innu, parti à la recherche de ses ancêtres en Normandie. Car oui, des études montrent que la moitié des Canadiens français ont au moins un ancêtre amérindien. Et puis il y avait ce portrait touchant, celui de Francine Lemay, sœur du caporal Lemay tué lors de la crise d’Oka en 1990. Pour faire court, cette crise était née de conflits au sujet du zonage et de la construction sur des territoires ancestraux revendiqués par les Mohawks. La tension monta, le jour où le maire de la ville d’Oka décida d’accorder un permis à un promoteur québécois, afin d’agrandir un terrain de golf et la construction des condominiums de luxe. Les Mohawks décidèrent de bloquer le pont Mercier, qui permettait l’accès à ces fameux territoires. L’intervention policière pour faire tomber la barricade donna lieu à un échange de coups de feu, pendant lequel était mort le Caporal Lemay. Si Francine Lemay a perdu son frère, elle n’en a pas pour autant perdu la foie. Il y a six ans, elle se trouvait à son église évangélique quand un groupe de Mohawks s’est présenté pour discuter d’un projet de traduction de la Bible dans leur langue. Après avoir écouté attentivement leur projet, Francine s’est présenté à eux en tant que sœur du caporal Lemay. On pourrait alors penser que la femme sous le coup de la douleur et la perte d’un être cher, aurait été envahit par la colère ou un esprit de revanche. Au lieu de ça, Francine Lemay a demandé pardon aux Mahawks pour tous les torts qu’ils ont subis au cours des siècles. A la fin de la projection, je comprenais alors que les échanges entre gouvernements et Premières Nations, sur l’occupation du territoire et le partage des ressources, constituaient à la fois un enjeu en plus d’être la source de nombreux conflits. Faut-il oui ou non supprimer les réserves ? Une partie de la population québécoise, pense que les autochtones veulent à la fois conserver les privilèges des réserves tout en profitant du système, évoquant même l’absence de volonté de s’intégrer. Ils font allusion au fait que les habitants des réserves indiennes ne payent pas les mêmes taxes, mais en revanche bénéficient exactement des mêmes aides que les québécois. L’autre partie de la population pense que ces quelques privilèges ne feront jamais oublier les crimes et les torts subis par les Premières Nations. Quoiqu’il en soit, le sort des autochtones est un sujet préoccupant, car la jeune génération, qui devrait être l’avenir de leur peuple, est en proie à de graves problèmes. Lors d’un récent discours, le chef de l’Assemble des Premières Nations Québec-Labrador, a très bien résumé la situation «Un passé tragique, un présent décevant et un avenir préoccupant ». Combien de temps le Canada va-t-il encore vivre cette souffrance, qui ne concerne pas seulement le peuple autochtone…

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