China Beach

La chevauchée vers l’Ouest

Sooke – Juan de Fuca China Beach = 38 kms

Pour la première fois depuis mon arrivée au Canada, j’étais un peu perdue concernant la suite de mon itinéraire. Initialement, j’avais prévu de me rendre à Port Renfrew pour ensuite poursuivre ma route vers Tofino et ses immenses plages peuplées de surfers. Suite à une conversation avec Kathie et Ilan, je n’étais plus sûre de vouloir y aller. La route serait longue, très accidentée et circulante, car la station touristique est très prisée. Dans un premier temps, je décidai de me rendre jusqu’au camping Juan de Fuca China Beach situé à environ trente six kilomètres de Sooke. La nuit porterait conseil pour la suite.

Si je n’avais pas beaucoup de kilomètres à avaler ce jour là, je savais aussi que la tâche s’annonçait ardue. Une seule route permettait de longer la côte Ouest, il s’agissait de la Pacific Marine Road numéro 14. Elle était par conséquent très fréquentée le week-end. Si les premiers kilomètres ne présentaient pas de difficultés particulières, très rapidement les habitations en bord de route se firent rares et la nature sauvage reprit ses droits.

Pacific Marine Road

Je respirais à plein poumons l’air salé venu  de l’océan, les senteurs de bois humide et de fougères venues de la forêt. A l’approche de Shirley, les portes de l’enfer s’ouvrirent devant moi. Les routes étaient sinueuses et les montées ont eu raison de mes gambettes. Face à ce premier mur, j’ai dû me résigner à mettre pied à terre et à commencer le jeu de la poussette. Seulement Elise était lourde, mes mollets et mes bras tiraient. Je remontai sur ma monture en espérant être en meilleure forme pour la suite. Je me fis doubler par une jeune fille sur son vélo de course, qui donnait l’impression de voler pendant que moi j’étais clouée au sol. Les jambes n’arrivaient plus à suivre et mon cœur battait la chamade tellement l’effort était important. Dans un virage, j’aperçu l’enseigne du café « Shirley delicious ». Je décidai de m’y arrêter prendre une collation et un thé, en guise de bouée de sauvetage pour une cycliste au bord de la noyade. L’endroit était chaleureux et les parfums qui se dégageaient de la cuisine me redonnèrent le sourire. Derrière le comptoir, je reconnu la jeune fille qui m’avait doublé à vélo. Elle me servi un thé, un muffin et me souhaita une bonne route. Il était temps pour moi de me remettre en selle, en espérant que cette pause serait salvatrice. Le vent se levai et l’air était de plus en plus frais. Au bout de quelques kilomètres, je ne savais pas si c’était la succession des montées ou le muffin, mais quelque chose me restait sur l’estomac. Rien à faire, ma journée serait à classer dans les jours sans. Entre moments de détresse et détermination à venir à bout de cette journée, je me disais que c’était dans ce genre de moments que rouler à deux devait sûrement aider. Seule sur mon vélo, je m’encourageais, je me battais et déployais le peu d’énergie qu’il me restait. Les routes, de plus en plus sinueuses, me donnaient le vertige et la nausée.

Pacific Marine Road2

J’aurai pu céder et m’arrêter à l’un des nombreux campings rencontrés sur ma route, mais je tenais à atteindre mon objectif de la journée, même dans la douleur. La vue de l’océan, qui transperça enfin cette nature sauvage, me mis du baume au cœur. Il me restait encore environ cinq kilomètres à faire, avant d’arriver à China Beach. Les deux derniers kilomètres de montées qui menaient au camping furent de trop. Je dû me résoudre à nouveau à pousser mon vélo. Epuisée, frigorifiée et avec la nausée, j’arrivai enfin à ma destination finale avec la satisfaction d’avoir donné le meilleur de moi-même et surtout d’avoir fait preuve de ténacité.

Pacific Marine Road5

Je m’engouffrai avec mon vélo dans l’épaisse forêt, avant d’apercevoir une caravane à l’entrée. Nick était le maître des lieux et était chargé d’accueillir les touristes. Son air jovial et son accueil chaleureux me mirent du baume au coeur. Après quelques bavardages, Nick me tendit un plan, puis me montra les emplacements disponibles et ajouta qu’il restait disponible si j’avais le moindre problème. J’évoquai forcément la question des ours. Nick en avait vu un pas plus tard que la veille, rodant près du parc. Les précautions d’usage étaient donc de rigueur. Heureusement pour moi, je n’eu pas besoin de jeter mes dernières forces en même temps que mes provisions dans les arbres, puisque le camping disposait de containers. C’était la basse saison, le parc était quasi désert. Il y régnait une ambiance à la fois mystique et un peu lugubre. Des cris d’oiseaux perçaient dans la forêt, des crépitements surgissaient des buissons. A la recherche d’un emplacement, je repensa à ce que m’avait dit mon ami Brigitte : « Dans certain camping, le sol est tellement dur que tu ne peux pas planter tes sardines ». L’installation de mon bivouac s’annonçait comme une nouvelle épreuve pour clôturer ma journée. Je finis par trouver un emplacement avec un sol un peu plus tendre. Je partis à la recherche d’une pierre en guise de marteau (je m’étais séparée du mien il y a deux jours grrr). En terminant de planter ma tente, j’étais bien heureuse d’être à l’abri du vent, car je ne donnais pas cher de mon installation pour la nuit.

Campement China Beach

Je me dépêchai de finir d’installer mon campement, car quelques gouttes commençaient à tomber. Je profitai de l’averse pour faire une sieste, afin de récupérer de ma journée.  Je retournai voir Nick pour savoir où était le container pour stocker ma nourriture. Nous en profitâmes pour échanger quelques mots. Nick habitait toute l’année dans sa caravane avec sa chienne Molly. Il me dit avec un grand sourire qu’il était un gipsy et qu’il aimait cette vie. Avant de le quitter, il m’invita à repasser à 17h pour boire un verre de vin en sa compagnie. J’accepta l’invitation avec plaisir. Je profitai de l’éclaircie pour aller jusqu’à la plage située à environ un kilomètre.  Pour se faire, il fallait traverser la forêt. Je n’étais pas très rassurée, car il n’y avait pas un chat dans les parages et cette forêt ressemblait à un cimetière, tellement les arbres morts couchés au sol étaient nombreux. La hauteur des arbres était telle, qu’elle obstruait la vue du ciel. Je me sentais toute petite et fragile au milieu de cette nature sauvage. J’arrivai enfin sur la plage. L’endroit était absolument magnifique et me fit réaliser à quel point la force des éléments ciel, mer, terre faisait revenir aux sources de la vie.

Après ma balade, je me rendis à la caravane de Nick pour boire ce fameux verre de vin. A la retraite et veuf, Nick, d’origine hollandaise, me parla de son amour pour le Canada, pour cette forêt à China Beach, où il rencontrait tellement de personnes différentes et pour lesquelles il portait toujours une attention particulière. Pour les enfants, il avait toujours un stock de petits cadeaux à leur offrir. Nick était amoureux de cette terre et il comptait bien y finir ses jours en compagnie de sa meilleure amie, sa chienne Molly.

Nick et Molly

Assis auprès du feu, à boire du vin rouge du vignoble de Nick, nous avons passé trois heures à discuter ensemble. De cette rencontre touchante et bouleversante, je garderais en mémoire cette si jolie phrase prononcée par Nick : « Life is good as long as you enjoy what you have » (« la vie sera belle aussi longtemps que tu sauras profiter de ce que tu as »). Je rejoignis ma tente, avec le sentiment que mes douleurs de la journée étaient déjà loin derrière moi. Je continuerai de me battre sur mon vélo, pour vivre ce genre de moment à la fois unique et imprévisible. Ce jour là, je fus une cycliste au bord du naufrage, mais qui avait su lutter face aux turbulences de l’océan Pacifique, pour ne pas partir à la dérive. Des journées de détresse sur la route il y en aurait d’autres, alors il fallait bien une première. Malgré la fatigue, j’étais heureuse d’être venue à bout de cette journée, qui m’avait un peu plus endurcie dans ma jeune vie de voyageuse à vélo. Je m’endormis bercée par le chuchotement des feuilles que le vent caressait et cette délicieuse odeur de feu de bois qui envahissait le camping.

9 réflexions sur “ La chevauchée vers l’Ouest ”

  1. Bonjour Sandrine,

    Je prend le train en marche, mais je trouve ton récit d’une grande lucidité, pour une personne qui en a bavé toute une journée.
    Effectivement, des jours sans, tu en auras d’autres, dans ces cas là, il faut, dans la mesure du possible conserver son calme, facile à dire alors qu’on aurait envie de tout envoyer balader …..
    Continue de nous abreuver de récits de cette qualité avec des photos de paysages qui vous donnent envie d’être à ta place.

    C’est promis, je vais suivre ton parcours au jour le jour !

    Bonne route,
    J-Y

  2. What a wonderful storyteller you are.. I’m so enjoying your trip.. Remember on Vancouver Island  » Life is a Beach  »
    Stay safe, stay happy
    Carol

  3. Sandrine,

    I hope you are going to go to the Gulf Islands. They are the most incredible islands and VERY easy to get around with the ferries. Some are so small you can cycle in one day. There are some great day hikes as well. I would HIGHLY recommend them before leaving the area and camping in the wild is very easy! Galiano, Pender, and Mayne were my favorites, Salt Spring is bigger, but also nice!

    Enjoy!

  4. ma pov’ cousine, t’es complètement bargeot !
    Trop flippant, ce récit !
    T’aurais du embarquer nos 2 Beaucerons, au moins :-)

  5. Courage la Sardinette !!!
    tu vas voir le Canada il est tout à toi !! Canada is in your pocket ;)
    on a fort penser à toi au concert de Dominique A quand il a changé une chanson de son dernier album : « Par le Canada » :
    Il y’a des rêves qui ne meurent pas
    Qu’on vous repasse
    Qui vous restent sur les bras
    Qui vous dépassent
    Il y’a des rêves qu’on ne refuse pas »
    bisettes et courage !!!

  6. « life is good as long as you enjoy what you have ».
    Entre ForestGIRL et la quête d’une certaine spiritualité…
    Un pas de plus à la fois…

  7. Houlala!! Pas facile!! Y a des jours comme ça. Mais je vois que tu es une battante…c’est vrai que certains paysages sont mystiques comme tu dis…ça ira mieux demain et tu as fait encore une belle rencontre…biz biz

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