Vue de Montréal

Une arrivée mi figue, mi raisin

Brockville – Cornwall = 120 kms

Cornwall – Montréal = 135 kms

 

Les rêves sont toujours entourés d’un voile de mystère, car on ne sait jamais s’ils vont se réaliser. Chaque jour, sur la route, j’avais conscience qu’un simple grain de simple pourrait enrayer mon projet de rallier Montréal : une chute, un accident de la circulation, le vol de mon vélo,… autant d’événements imprévisibles qui pourraient briser mon rêve.

Ce matin là, en quittant Brockville, je ne me sentais pas comme à mon habitude. Ce à quoi j’essayais de ne pas penser ces derniers jours, devenait inéluctable : moins de deux cent cinquante kilomètres me séparaient de Montréal. J’aurai dû m’en réjouir, me direz-vous ! Oui, forcément. Je ressentais beaucoup de joie, car ce qui me paraissait inconcevable il y a encore quelques mois, était à seulement quelques coups de pédale de se réaliser. Mais à cette joie, se mêlait aussi un sentiment d’angoisse. L’angoisse d’être proche de la fin de mon voyage, de retrouver l’agitation de la ville, d’être séparée de mon amoureuse Dame Nature .  Le proverbe tibétain disant « Le bonheur n’est pas au bout du chemin, le bonheur est le chemin » était en train de prendre tout son sens. Je réalisai que mon plus grand bonheur était d’être sur la route et non pas de rallier un point A à un point B.  Pendant plus de trois mois, je n’avais vécu qu’au jour le jour, profitant de l’instant présent sans me projeter au lendemain. Je n’avais aucune attente particulière, sinon de satisfaire mes besoins de base qui suffisait à m’emplir de bonheur : de l’eau, de la nourriture, un endroit où dormir et être connectée à la nature et à l’humain. J’étais en train de retomber dans ce piège démoniaque ! Celui de me projeter, de penser déjà à ce qui allait arriver à mon retour en France ! Tout en laissant derrière moi les résidences cossues et extravagantes de Brockville, des paysages, des visages, jaillirent comme la rétrospective de mes trois mois sur la route. Au milieu de ce déferlement d’images, je pensai déjà au moment où il allait falloir dire adieu à cette chère liberté, pour m’enfermer à nouveau dans cette boîte, celle que j’avais tant cherché à fuir. Je reprenais mes esprits à mon arrivée à Prescott. Cette ville ressemblait traits pour traits à Brockville, mais en plus petite. De nombreuses affiches ornaient la ville, pour annoncer le Saint Lawrence Shakespeare Festival, qui débutait dans quelques jours et faisait la fierté des habitants.

sanctuaire aux oiseaux

Toujours l’esprit embrumé, il aura fallut que j’arrive à Upper Canada Village (village du Haut-Canada), plus précisément à son sanctuaire des oiseaux migrateurs, pour enfin retrouver la paix et la sérénité. La nature avait cette vertu de soulager mes maux et d’apaiser mon esprit. En dépit du fait que ce n’était pas la saison des oiseaux migrateurs, je contemplai les roseaux qui se pliaient sous la force du vent, les feuilles de nénuphar qui flottaient à la surface du plan d’eau et les quelques envolées d’oiseaux qui formaient un V dans le ciel. Je restai un long moment, à observer cette nature en mouvement. Upper Canada Village, est aussi un site important de l’histoire du Canada, puisqu’il reconstitue la vie d’une communauté rurale dans les années 1860. Des habitants vêtus de costumes d’époque, font revivre cette partie de l’histoire grandeur nature. Quelques kilomètres avant mon arrivée à Cornwall, j’admirai l’architecture de La Traversée Des Trois Nations. Ce pont qui surplombe le fleuve Saint-Laurent, permet de rejoindre Massena, situé dans l’Etat de New York. Ce soir, j’étais hébergée non pas à New York mais bien à Cornwall, chez Ang et Rich mes hôtes couchsurfers. Pour me rendre chez eux, je savais juste qu’il fallait que je longe la Waterfront Trail jusqu’à son terminus. Ensuite, sans carte, ni GPS, les choses allaient sûrement se compliquer. Heureusement, je pouvais compter sur la gentillesse des habitants pour m’aider à trouver ma route. Etant donné mon état émotionnel du jour, j’étais finalement heureuse de passer la soirée en bonne compagnie. Quant à Ang et Rich ils avaient du mal à dissimuler leur joie de m’héberger avant mon arrivée à Montréal. Dans ma chambre, avant de me coucher, je commençai déjà à préparer mon itinéraire pour la Gaspésie. Je me souvenais qu’en préparant mon itinéraire prévisionnel, je disais toujours que je serais déjà très heureuse de pouvoir rejoindre Montréal et que pouvoir terminer mon aventure en Gaspésie ne serait que la cerise sur le gâteau. Cette cerise, je ne pensais vraiment pas pouvoir la croquer. J’allais pouvoir en savourer le goût exquis.

25 août. Environ 7000 kilomètres au compteur. Je m’arrêtai quelques kilomètres après mon départ de chez Ang et Rich, pour faire un enregistrement vidéo le long du fleuve Saint-Laurent. Ma voix tremblait, les larmes me montaient aux yeux. Je réalisai que j’étais aux portes de Montréal. Les angoisses de la veille avaient été rattrapées par le bonheur d’avoir confirmé la devise de Jacques Cœur « A cœur vaillant rien d’impossible ».

Les premiers kilomètres pour démarrer ma journée, étaient un pur plaisir. Le ciel était bleu, les rayons du soleil reflétaient sur mon compagnon de route le Saint-Laurent et des petites cabanes en bois devancées par des petits pontons, ornaient la berge. Théoriquement, ce jour là, cent vingt kilomètres me séparaient du quartier Verdun de Montréal, où mon hôte Nicole m’attendait. Cette dernière m’avait donné les indications à suivre pour m’orienter. Je me souvenais même qu’elle m’avait dit que ma route suivrait le Saint-Laurent quasiment tout le long.  Au croisement d’une intersection, je voyais le panneau indiquant Montréal en empruntant l’autoroute 401, qui est formellement interdit pour les vélos. Ne voyant pas d’autre sortie, je décidai de continuer tout droit. Je traversai des paysages ruraux sans grand intérêt, le fleuve Saint-Laurent n’était plus dans mon champ de vision. Je décidai de poursuivre jusqu’à la prochaine ville nommée Alexandria. Je trouvai le nom très joli et pour je ne sais quelle raison, elle me faisait penser à la chanson « Alexandrie, Alexandra » de Claude François. Je m’arrêtai devant un fast-food pour me connecter à internet et consulter mon ami Google Maps. Il y avait comme un petit problème, car je venais de pédaler cinquante des cent vingt kilomètres à parcourir et pourtant mon ami m’indiquait qu’il m’en restait encore cent vingt à faire… J’envoyai aussitôt un message à Nicole pour lui indiquer où je me trouvais. Affolée elle me répondit quelques minutes plus tard que je n’avais pas emprunté la bonne route et que je m’étais rallongée considérablement. Ce n’était plus une journée de cent vingt, mais de plus de cent soixante kilomètres qui m’attendait ! Il en fallait plus pour me décourager. A défaut d’un office du tourisme, je m’empressai de trouver quelqu’un qui puisse m’indiquer comment rattraper mon erreur. Non sans mal, c’est finalement un ancien militaire paraplégique qui me sortit d’affaire, non sans me souhaiter bon courage. Je pédalai de toutes mes forces, pour avoir une chance d’arriver avant la tombée de la nuit. Au bout de plusieurs kilomètres sur une route monotone et déserte, je cherchai désespérément un commerce pour savoir si j’étais sur le bon chemin. Il m’aura fallut pédaler de longs kilomètres, avant de trouver un restaurant dans une bourgade perdue au milieu de nul part. La patronne étant occupée, je m’adressai à deux hommes en train de déjeuner. Ma première expérience avec nos chers cousins était pour le moins déconcertante. D’abord, parce que j’avais oublié que désormais il allait me falloir à nouveau parler français. Ensuite, parce que les deux hommes, en plus de parler québécois, avaient un fort accent du terroir. Ils me parlent de lumière, de fourche et de tout un tas d’autres mots que mon cerveau n’arrivaient pas à décrypter. En sortant du restaurant, je me disais qu’il faudrait un miracle pour que j’arrive à Montréal le soir même. De routes défoncées, en routes vallonnées, mais toujours avec des paysages d’un ennui sans nom, je me disais que mes débuts au Québec commençaient bien. En apercevant le panneau indiquant la direction de la route 338, je fus soulagée d’être enfin sur le bon chemin. Persuadée que la suite du parcours allait être une simple formalité, je m’accordai une pause sur la plage, au drôle de nom, Saint-Zodique.

Plage Saint Zodique

J’étais alors loin de m’imaginer la galère qui m’attendait. Sans carte, ni GPS, j’éprouvai beaucoup de mal à m’orienter. J’étais contrainte de faire régulièrement un point par téléphone avec Nicole. La fatigue et l’énervement commençaient à se faire ressentir. Les kilomètres se succédaient, toujours dans l’incertitude la plus complète. A environ soixante kilomètres de l’arrivée, le crédit de ma carte SIM était épuisée. Désormais, je ne pouvais plus joindre Nicole et j’étais injoignable. Je me retrouvai dans l’obscurité la plus complète, au sens propre comme au sens figuré, car en l’espace de quelques minutes le ciel se noirci et la pluie commença à tomber. J’appuyai sur les pédales, ne m’arrêtai seulement pour demander ma route. Alors que des trombes d’eau commençaient à tomber et que des rafales de vent se mettaient à souffler, je me rendais à l’évidence : je ne ferai pas mon entrée à Montréal à vélo. Je me réfugiai sous le préau d’un hôtel et demandai à la gérante si je pouvais utiliser son téléphone. Nicole essayait désespérément de me joindre. Dépitée, je lui annonçai qu’elle allait devoir venir me chercher en voiture. Nous avions prévu de rouler ensemble les derniers kilomètres jusqu’à sa maison. Finalement, c’était en voiture-balai que j’allai faire mon entrée à Montréal. Mon appréhension de la ville refaisait tout-à-coup surface…

3 réflexions sur “ Une arrivée mi figue, mi raisin ”

  1. Joining Montreal was one of my adventures as well, because I made the mistake to feel like beeing in Europe and trust in a Commuters Train, which exists, but I had to wait more than 2hours for the departure… So I decided to cycle the last 48 km and to navigate to my host. It was hot with a strong sidewind and got more and more dark. The only mainroad was forbidden for cyclists. And I had to navigate through maze of backroads, it feeled endless and finally I reached my host at 10.00 pm …

  2. oh!!! je comprends ton angoisse et de plus pas de chance pour ton final mais pleins de souvenirs de belles rencontres quand même !!!! tu es sur le journal Ouest France et Presqu’i:le cela veut dire que tu es bien rentrée même si le retour sera un peu difficile je sais que tu es bien entourée par tes amis et ta famille
    bonne et heureuse année française 2016
    amitiés

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