Collingwood

Vous les femmes !

Owen Sound – Wasaga Beach = 90 kms

Souvent protectrices, parfois maternelles, les femmes qui ont croisé ma route, ont été bienveillantes comme elles auraient voulu que des étrangers le soient avec leur propre enfant.                                                              

En quittant la ville d’Owen Sound, je réalisai à quel point elle avait les traits de la ville anglaise Liverpool : son port, ses bâtiments de brique rouge, un fort ancrage pour la culture et l’art. Le centre d’Owen Sound était situé dans une cuvette, ce qui voulait dire que pour en sortir, je devais affronter un mur. C’était l’heure de l’embauche, la circulation était dense, les travailleurs pressés, je préférai pousser mon vélo en empruntant le trottoir. Une fois encore, l’air était lourd et humide. Après une heure de route, mes vêtements me collaient déjà à la peau et le manque d’air m’obligeait à prendre dans mes réserves pour gravir les cotes. Une quarantaine de kilomètres plus loin, je me réjouissais d’arriver dans la charmante ville de Meaford, car je savais que j’allais y trouver le sentier nommé « Georgian Trail ».

Avant de me remettre en selle, je m’accordai une visite de la ville. Comme à Owen Sound, l’empreinte britannique était bien présente, avec les façades en brique rouge. Alors que j’arpentai le trottoir, une dame d’une soixantaine d’années vint à ma rencontre pour me poser les questions habituelles. En apprenant que je traversai le Canada seule à vélo, elle s’exclama en anglais « Oh my God ! », puis en français « Mon Dieu, Seigneur ! ». Quelques minutes plus tard, c’est en sortant du supermarché qu’une nouvelle femme vint vers moi.

Victoria

Victoria, la soixantaine, tâches de rousseur sur le visage et chapeau de pêche sur la tête,  arriva avec son vélo pliant à la main. Comme d’habitude, je me prêtai avec plaisir aux jeux des habituelles questions. Avec son sourire qui illuminait son visage et les yeux pétillants comme des bulles de champagne, Victoria me répondit que je pouvais être fière d’avoir décidé d’entreprendre un tel voyage seule et qu’elle regrettait qu’il n’y ait pas davantage de femmes qui osent en faire de même. Elle me raconta que lorsqu’elle était jeune, elle aimait partir à l’aventure en solo sur sa moto. Aujourd’hui, ses aventures s’étaient transformées en courtes sorties sur son vélo pliant, mais elle n’avait pas perdu pour autant son enthousiasme. Alors que son regard se plongea dans le mien, elle me demanda : « Sais-tu pourquoi il y a si peu de femme qui voyage à vélo ? ». Je lui exposai ma théorie sur la peur du danger, de ne pas maîtriser la mécanique. Alors que je transpirai de tous mes pores sous la chaleur accablante, Victoria me regarda et dit : « Non. C’est parce que les femmes n’aiment pas transpirer ! ». Alors que je m’apprêtai à quitter le sourire rayonnant de Victoria, celle-ci me dit d’attendre et se mit à fouiller dans son sac. Elle en ressortit un billet de vingt dollars, me prit dans ses bras et me dit avec beaucoup de tendresse « Avec cet argent tu t’achèteras quelque chose de frais, tu l’as amplement mérité ». Le voyage vous réserve parfois des rencontres à la fois surprenantes et inattendues. Je repris la route en empruntant le Georgian Trail. Ce sentier de poussière de pierre, d’une longueur de trente six kilomètres et qui longeait la route principale n°26, permettait de relier Meaford à Collingwood, loin de la circulation. A l’ombre des arbres, je savourai la tranquillité de ce sentier, qui offrait de nombreuses haltes et points d’intérêts dans chaque village traversé. Je profitai notamment d’une plage aménagée le long de la baie Géorgienne, pour manger un morceau.

Plage en bord de lac

Adieu les pauses déjeuner express, sur le bord de la highway 17 en Ontario du Nord ! Bonjour les pauses déjeuner à la cool, sur les plages de l’Ontario du Sud ! Etait-ce le soleil qui m’avait tapé sur la tête pendant ma pause ? En reprenant la route, je me sentais fébrile. Arrivée à Collingwood, je m’offrais un smoothie en pensant bien fort à Victoria. Alors que j’approchai de Wasaga Beach, mon corps me dit stop en passant devant un grand panneau indiquant « Cedar Grove, family campground since 1944 ». Je sonnai au bureau d’accueil du camping. Un homme vint m’ouvrir et m’expliqua que la gérante était au téléphone. J’avançai et patientai dans le couloir. La femme raccrocha et reprit sa conversation avec les deux clients présents dans son bureau, quand tout à coup elle m’aperçu dans le couloir. D’un air bougon, elle me dit « Qui êtes vous ? Je ne vous ai pas vu entrer ? ». J’avançai de quelques pas. La femme devait approcher les soixante dix ans, elle portait un chignon et était vêtue comme la directrice du lycée privé où j’avais étudié. Je la regardai, enfoncée dans un vieux fauteuil et observai les meubles couverts de bibelots et les murs tapissés de photos de famille. Intimidée par ce petit bout de femme, je lui expliquai que je voyageai à vélo et que j’étais à la recherche d’un emplacement pour planter ma tente pour la nuit. Les yeux exorbités et l’air renfrogné, la femme me répondit : « Et vous voyagez où comme ça ? ». « Je traverse le Canada à vélo madame ». « Toute seule ? ». « Oui madame ». La femme se tourna alors vers les deux hommes assis en face d’elle, ils sourient devant les grimaces de la gérante. « Vous vous rendez compte ! Cette fille qui sort de je ne sais pas où, traverse le Canada toute seule ! »Ne laissant pas le temps aux deux hommes de répondre, elle me regarda avec un peu plus de douceur et me dit «Tu dors où d’habitude ? ». Je lui expliquai que parfois je dormais en camping, parfois dans la nature et souvent sur des terrains privés. La femme leva les yeux au ciel et me dit « Je suppose que tu n’as pas beaucoup d’argent ? » Je lui répondai qu’effectivement. Elle me répondit qu’un emplacement pour la nuit coûtait soixante dollars. Estomaquée par un tarif aussi élevé, je la remerciai gentiment prête à partir à la recherche d’un autre endroit où dormir. La femme me dit d’attendre et se tourna à nouveau vers les deux hommes. « Les gars, vous venez de payer soixante dollars pour une nuit. Combien est-ce-que vous pensez que je devrais faire payer cette jeune fille ? ».  Je me sentais à la fois mal à l’aise et amusée, par la scène qui se déroulait sous mes yeux. Les deux hommes eux trouvaient la situation très drôle. Seule la gérante pince-sans-rire gardait son sérieux. L’un des hommes se tourna vers moi et répondit « Je pense que trente dollars serait un bon prix». Avec un sourire non dissimulé, la gérante me regarda et dit « Je te fais l’emplacement à trente dollars ma chérie. Ca te convient ? ». C’est le tarif en moyenne et cette femme m’avait tellement fait rire, parfois intérieurement, parce que je ne savais pas si son attitude était du lard ou du cochon, du coup je lui répondais « J’accepte ma chérie ». Une fois que les deux hommes nous avaient laissé seule, la dame me regarda et en soufflant me dit : « Mais qu’est-ce-que je vais faire de toi ? ». Je lui répondais alors qu’elle n’avais rien à faire, que tout allait bien pour moi. Elle me tendis alors son vieux téléphone à cadran et me supplia d’appeler mes parents pour donner de mes nouvelles. Je lui répondis que ma famille savait que j’allais bien. Le mari de cette femme était un passionné de plongée sous- marine, jusqu’au jour où on lui diagnostiqua la maladie de Parkinson. Depuis, c’était elle et ses filles qui géraient le camping. En quittant son bureau, l’une de ses filles m’attendait au volant d’une voiturette. Elle me dit de grimper pour faire le tour du camping et choisir mon emplacement. Etonnée, je lui expliquai que c’était bien la première fois que je pouvais choisir. D’habitude, j’étais cantonnée dans l’endroit le plus moche du camping et à l’écart des caravanes. Elle me répondit alors que c’était normal, que chaque client avait le droit d’être traité de la même manière. Elle rajouta que je serai sûrement ravie de dormir près de la plage.

Wasaga Beach

A deux pas de la plage aménagée, je plantai ma tente et repensai à toutes ces femmes qui avaient illuminé ma journée, de leur sourire, leur expression d’étonnement ou tout simplement de leur bienveillance.

Une réflexion sur “ Vous les femmes ! ”

  1. Bonjour,

    J’ai passé un moment très agréable à vous lire.
    C’est super bien écrit, je trouve !
    Vous n’avez rien à envier aux écrivains qui publient des livres …

    Merci

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